La révolution bleue

desalination complex    laque

Un vaste réservoir avait été installé sur les hauteurs des premières collines bordant la mer, avec une grosse conduite descendant jusqu’à la baie et s’y prolongeant même jusqu’au mouillage.

Un mois plus tard, on entendit un ruissellement d’eau aux abords de la retenue et très rapidement, on vit celle-ci se remplir jusqu’aux rebords.

L’étonnement des gens du voisinage fut double : celui de voir un réservoir d’eau installé en haut des collines, alors que les rivières n’escaladent pas les collines, et surtout, de le voir se remplir d’eau de mer ! Mais d’où venait donc cette eau salée ? C’est là que les anciens découvrirent que l’étrange objet flottant n’était autre qu’une petite centrale nucléaire dont l’énergie permettait de pomper l’eau en hauteur !

Le réservoir, quant à lui, ne servait que de château d’eau pour la phase suivante. En laissant l’eau redescendre vers la mer, on pouvait produire de l’électricité hydraulique.

Un mois plus tard, d’autres bruits s’ajoutèrent : le ronronnement de l’usine électrique qui en turbinant l’eau du réservoir fournissait de l’électricité à la ville et surtout à une nouvelle usine de dessalement de l’eau. En premier lieu, l’eau douce nouvellement produite fut distribuée dans le réseau de la ville de Gabès où elle devint abondante. Les rayons du soleil se délectent depuis lors à jouer dans l’eau jaillissant des fontaines publiques.

Regardons ensuite vers l’intérieur des terres où jadis s’étendait le désert et où paissaient les moutons. Là des travaux débutèrent dès les premiers jours, devenant vite impressionnants. En premier lieu, le Chott el-Fejal se trouva ceinturé d’un aqueduc, alimenté grâce à l’usine d’eau douce de Gabès.

De quoi parle-t-on quand on parle de « chott » ? Au sud de l’Algérie et de la Tunisie, au pied de la chaîne des Aurès et aux abords du Sahara, s’étendait à l’époque, sur une longueur de près de quatre cents kilomètres, une vaste dépression qui, à la saison des pluies, se transformait en terres marécageuses, voire en petits lacs. La dépression était partiellement couverte de sel cristallisé et se divisait en plusieurs cuvettes secondaires désignées par les Arabes sous le nom de chotts (de l’arabe chatt, « rivage »).

Commença alors le travail herculéen, indispensable pour en faire des terres fertiles, d’enlever le sel emprisonné depuis des millénaires dans ces cuvettes et dans le sol. Une fois l’eau douce déversée via l’aqueduc dans le premier chott, elle rinça le sol et amena l’eau salée à la mer par des conduits souterrains de la taille d’un homme, construits à cet effet. Avec la pluie qui accélérait le processus, le sel partait vers la Méditerranée.

La joie des citadins de Gabès éblouis par leurs belles fontaines ne fut rien comparée à celle des ruraux : la perspective d’avoir de l’eau douce disponible tout au long de l’année, et d’en avoir généreusement au point de remplacer cette eau saumâtre qui emplissait le fond des chotts était révolutionnaire. Si tout cela leur avait paru bizarre et confus au début, maintenant, le doute n’était plus permis. La révolution bleue était en marche !

Pourtant, il fallait du temps à l’eau pour faire son travail. Aucun bulldozer n’aurait pu accomplir ce travail définitivement car le sel, profondément incrusté dans la vase et dans le sol, ne s’extrait pas aussi vite. Or, avec l’arrivée de l’eau douce, le sel, comme prévu par le plan, remonta mois après mois. Bien qu’une grosse partie fût éliminée, il en restait encore. Mais là aussi, le plan avait prévu une solution. Pour traiter le reliquat, les agronomes du projet plantèrent des plantes dites halophiles, capables d’absorber le sel restant. Ce n’est que récemment et grâce aux biotechnologies qu’on a pu mettre au point des variétés de riz halophiles. Ce fut une révolution mondiale discrète mais réelle. Depuis, les principales céréales ont leur variété halophile destinée à l’alimentation de base.

pold+®risationpol5

pol6pol8

Ainsi, après quelques années de rinçage, un vrai lac s’était substitué au premier chott, solution bien préférable à la « mer intérieure » de Roudaire, qui aurait aggravé la salinité des sols. Puis, à l’instar des fameux polders hollandais où les hommes ont transformé leur mer intérieure en terres utilisables, ici aussi, grâce à un réseau de centaines de petits canaux, on a pu gagner du terrain et limiter l’évaporation. Ces surfaces furent ensuite transformées en champs cultivables. Au début, ces terrains gagnés furent semés de plantes halophiles et d’arbustes inconnus, conçus pour l’occasion. Depuis peu, les palmiers les ont remplacés.

polderisation1agriculture2

greenagric

L’élevage s’était réduit fortement par manque de fourrage et de pâturages. Seuls les pauvres gardaient des moutons et pratiquaient la transhumance locale. Mais le sol n’était pas aride et très vite les productions nouvelles des lacs diminuèrent la pression sur les jachères existantes qui purent alors se reconstituer. Les paysans rassurés passèrent à des élevages plus intéressants que le mouton, mais plus risqués en périodes incertaines ; la région devint ainsi exportatrice de lait et de fromage de chamelle. Ce lait est très prisé par toutes les mamans et s’est substitué à celui de vache, plus indigeste pour les nourrissons. Ce qui veut dire qu’une nouvelle agro-industrie a pris naissance depuis, mais contrairement à celle du XXe siècle, elle est décentralisée chez le producteur.

Après le chott el-Fejal, ce fut le tour du chott el-Djerid et du chott El-Gharsa d’être « poldérisés » ainsi. La disponibilité de l’eau attirait alors les hommes en grand nombre et c’est là, à l’endroit même où jadis les moustiques pullulaient, que fut fondée Djeridville, la ville hors des mirages. Avec la civilisation vinrent aussi les oiseaux, en particulier les migrateurs qui retrouvèrent accueillantes ces contrées après des siècles d’oubli.

Une phase indispensable de la révolution bleue fut alors lancée. Tout au long du réseau d’aqueducs des derricks furent disposés, non pas pour extraire l’or noir, le pétrole, mais pour y injecter l’or bleu, l’eau, dans les profondeurs géologiques – celle qui était produite par l’usine de dessalement de Gabès. C’est ainsi que l’on ranima la nappe aquifère située sous cette partie de ce qui fut un désert aride. C’est la bonne santé de cette aquifère qui aujourd’hui est le garant de notre agriculture et qui mouille nos lèvres à chaque instant.

Certes, l’eau était présente depuis longtemps, alimentant depuis toujours les sources des oasis en plein Sahara. C’est encore elle qui entretenait l’humidité saisonnière plus problématique des chotts. Mais, depuis le début du XXIe siècle, suite à sa surexploitation, le stress exercé sur la nappe augmenta. Si l’homme ne l’avait pas sauvée, son avenir aurait été compromis. Une des conséquences des injections faites par les derricks fut que les pluies arrosant les chaînes de montagne situées à plusieurs centaines de kilomètres, au lieu de remonter dans la dépression des chotts, nourrissent aujourd’hui davantage de sources d’oasis un peu partout.

 B. Phase algérienne : le canal d’irrigation Gabès-Roudaireville-les-Palmiers

Tout ce travail du côté tunisien n’était pas passé inaperçu de l’autre côté de la frontière algérienne. On avait vu des oasis qui périclitaient lentement reprendre soudain de la vigueur, des couleurs et des souches d’arbres morts redonner de la tige. L’Algérie lança alors, elle aussi, sa révolution bleue en fondant Roudaireville-les-Palmiers.

Ainsi, au milieu du chott Melrhir, en Algérie, des armées de travailleurs avaient déjà préparé le terrain et un immense réseau de digues quadrillait l’ensemble de la dépression saline, la réduisant en bassins plus petits. Pour faciliter le travail de dessalement progressif, ils avaient patiemment fait entrer, l’un après l’autre, l’eau dans chacun des espaces nouvellement créés. Au cœur du dispositif, une usine de dessalement supplémentaire fut construite pour extraire le sel répandu sur le sol et qui s’était dissout dans l’eau douce arrivant de Tunisie. Un terrain spécial fut aménagé pour entasser le sel une fois recristallisé. Correctement conditionné, il sert utilement comme matériau de soutènement, y compris pour la construction des routes. Pour avoir une vue d’ensemble et une surveillance pas à pas de l’évolution sur de si grandes surfaces, l’espace proche fut mis à contribution, et Roudaireville et sa région devinrent un pôle de référence pour la géologie et l’agronomie spatiale.

Entre-temps, en Tunisie, au large de Gabès, la centrale nucléaire flottante avait été remplacée par d’autres centrales dix fois plus puissantes et l’eau douce y était produite dans une usine posée comme une île dans le golfe, après l’avoir fait flotter jusque-là. Pour accueillir les hommes qui y travaillent, on créa juste à côté un lieu de vie exceptionnel, l’île-ville d’Aquagabès.

Le changement de puissance et de taille permettait alors de passer à l’une des dernières phases : celle de la construction du canal Gabès-Roudaireville. Allant du sud de la Tunisie jusqu’en Algérie, ce canal d’irrigation fut conçu comme une rivière artificielle, permettant notamment de multiplier les points d’injections nourrissant la nappe souterraine.

Comme l’eau domestiquée arrivait généreusement en plein Sahara, les oiseaux et l’homme suivirent. C’est à partir de la révolution bleue que l’Algérie put rétablir une certaine souveraineté. Au lieu d’exporter des hydrocarbures à bas prix, on décida de faire passer le gazoduc par les agglomérations nouvellement créées dans la région des chotts ; dans le passé, il allait directement de Hassi Messaoud aux ports méditerranéens.

C’est alors que l’Etat créa à Roudaireville un grand complexe pétrochimique. Le peuplement de la région entraîna le développement d’autres activités, notamment les manufactures et l’extraction minière, devancées par la construction de routes et de transports rapides. La technologie de l’aérotrain, stupidement abandonnée en France , trouva ici sa meilleure adéquation. Grâce à ces « couloirs de développement », l’industrie de transformation s’étoffa enfin.

Le soleil qui pénètre dans l’eau suffit à assurer la croissance d’algues microscopiques. Elles sont produites ici en quantité, dans de grands lacs artificiels qui sont aussi destinés à la villégiature. Il suffit d’ajouter quelques nutriments, comme du gaz carbonique et de l’azote combiné provenant du gaz de pétrole et du phosphate d’origine régionale. Elles peuvent ainsi servir pour l’élevage des poissons comme pour remplacer le fourrage que l’on donne ordinairement aux bestiaux. Depuis que les installations tournent, l’usine de phosphate qui polluait Gabès a été fermée et déplacée ici. Elle ne pollue plus, mais offre au contraire beaucoup de minéraux utiles. Une biochimie complète s’est développée ainsi autour des algues, et les compétences se sont croisées avec les recherches agronomiques tropicales. Le vieux port de Gabès attire dorénavant les amateurs de vieilles pierres.

La coopération entre la Tunisie et l’Algérie lors de la révolution bleue provoqua aussi une révolution au niveau du droit. Comme l’eau ignorait les frontières des hommes, un autre Droit de propriété fut reconstruit autour du droit de l’eau et de la notion issue du traité de Westphalie de 1648, qui mit fin à la guerre de Trente Ans, remplaçant la loi du plus fort par celle d’un développement mutuel fondé sur « l’avantage d’autrui ». Selon le professeur Aly Mazahéri, le « droit de l’eau » est un héritage de la Perse. Si vous trouvez aujourd’hui en Iran, en Turquie, en Andalousie, en Algérie, de ces installations sur des aqueducs ou des canaux qui distribuent équitablement l’eau à plusieurs utilisateurs, ou permettant de le faire un jour ici, un autre là, c’est qu’un accord de principe et qu’une police a été développée pour ce faire. Une loi a été développée historiquement dans cette région désertique perse, qui se moque de la surface que vous occupez pour être chez vous, mais fait grandement attention à la provenance de l’eau de votre puits et de comment vous l’avez découverte.

Hormis le fait d’être des nids d’espions, les organismes supranationaux créés à la fin du XXe siècle pour prévenir les conflits sur l’eau transfrontalière, voulaient traiter le sujet comme ils le firent pour le droit de la mer : en respectant le droit de piraterie établi par la puissance historique, l’Empire britannique, avec son droit coutumier et son approche empiriste. Ainsi se créa alors un droit « positif » fondé sur les rapports de force.

A l’opposé, les principes auxquels fait appel le nouveau droit de l’eau, nous ont permis d’en finir avec les conflits transfrontaliers par application du principe de développement mutuel, alors que le droit positif moderne occidental en fut incapable.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s